Interview Valérie Piccand & Olivier Gerber

En bio depuis trois ans, écologistes dans l’âme et dans leur profession, les agriculteurs Valérie Piccand et Olivier Gerber font parfois figures d’extraterrestres dans un milieu très conservateur. Rencontre à 1000 m d’altitude.

Trois enfants de 5 ans, 3 ans et 7 mois et une exploitation agricole bio aux Reussilles, sur les hauts de Tramelan. Olivier Gerber et Valérie Piccand sont unis dans la vie et associés dans l’exploitation de leur domaine. Ils se sont rencontrés au cours de leurs études d’ingénieurs agronomes à Zollikofen, puis Valérie, une Gruyérienne externe au milieu agricole, a suivi son homme lorsqu’il a repris l’exploitation de son père en 2006. Cette troisième génération, dès la reprise des rênes de la ferme, a complétement revu son système d’exploitation. En bio depuis trois ans, écologistes dans l’âme et dans leur profession, ils font parfois figures d’extraterrestres dans un milieu très conservateur. Rencontre à 1000 m d’altitude.

D'une exploitation traditionnelle à 1000 m d'altitude à la ferme actuelle, quels sont les changements que vous avez opérés ?

Olivier Gerber : L'objectif principal était de produire du lait de très bonne qualité avec les ressources locales, avec l’herbe de nos pâturages et le foin produit sur place, et en limitant au maximum les intrants et le fourrage acheté.

Valérie Piccand : Avec une idée principale : l'efficacité, autant écologique qu’économique. Le moyen pour nous d’y arriver était d'avoir des vaches adaptées à ce système. Il s’agit de lignées sélectionnées de Holstein de Nouvelle-Zélande. Nous avons des vaches de père de l’autre bout du monde et de mères locales.

Et ça marche ?

OG : Ça marche bien ! On essaie de synchroniser les besoins du troupeau avec la croissance de l'herbe. Il faut faire vêler tout le troupeau en fin d'hiver, en février-mars, pour arriver au bon moment de la croissance maximale de l'herbe, quand les vaches ont les plus grands besoins alimentaires. L'enjeu est de grouper les naissances sur 5-6 semaines à cette période. C’est le changement majeur que nous avons opéré.

VP : Par ailleurs, on veut des vaches capables de porter chaque année, de façon naturelle, sans hormones. Les Holstein que l'on voit dans les pâturages suisses ne sont plus capables de vêler chaque année. Elles peuvent produire 12'000 kilos de lait annuels, mais jamais sans intrants. Les nôtres en produisent la moitié moins, mais portent une fois par an.

En quoi cela change-t-il de l’agriculture traditionnelle ?

VP : Notre philosophie repose sur l’utilisation des ressources à notre disposition. A 1000 m, on peut planter quelques céréales ou quelques légumes, mais il n'y a en fait que l'herbe qui soit capable de pousser facilement. Avec l'herbe, on fait paître des vaches, avec les vaches, on fait du lait, et avec le lait, du fromage. Toute notre production part en Gruyère bio, à la Fromagerie des Reussilles.

L’idée est la complète autonomie ?

OG : Effectivement, ou en tout cas s’en rapprocher le plus et dépendre le moins possible de l'extérieur. L’objectif est de se suffire à nous-même via une production raisonnée et raisonnable. Cela n'empêche pas, certaines années difficiles, de devoir nous fournir en fourrage. En 2013-2014, années à campagnols, nos propres réserves n'ont par exemple pas été suffisantes.

VP : On est forcément toujours sur le compromis. On essaie de faire brouter l'herbe fraîche quand elle est là, mais lorsqu'il se produit certains trous dans l'année, dus à la sécheresse ou au froid, cela nous force à compenser. Mais on importe ni protéines ni soja. Eventuellement des sous-produits de meunerie ou des fourrages.

Refuser l'importation de protéines, c'est très directement une mesure écologique...

OG : Bien sûr. Il est exclu pour nous d'imaginer faire venir des protéines de soja d'Amérique latine ou l'on a déboisé la forêt vierge pour les produire. C'est un non-sens total et une certaine responsabilité qui nous incombe.

Pourtant, c'est ce qui se fait de plus en plus ?

VP : Les exploitations sont toujours plus grandes. Depuis une dizaine d'années, on voit clairement une intensification de l'utilisation des protéines par des domaines qui s'agrandissent. Et pourtant, le nombre de vaches a baissé. On fait produire toujours davantage de lait au bétail, et cela n'est possible qu'avec des intrants, des fourrages toujours plus concentrés provenant de céréales ou de soja importés. Ces importations, au final, permettent une production de lait de 20 à 30% supérieure aux besoins internes au pays. Cette « surproduction » est exportée. On pourrait peut-être penser autrement…

En étant moins poussées à leurs limites, vos vaches à vous doivent être plus heureuses ?

OG : Disons qu'au lieu de vivre 2-3 ans en super-laitières puis partir en boucherie, les nôtres vivent le double, produisent deux fois moins [V1] et mangent l'herbe ou le foin de nos pâturages boisés. Je suis toujours surpris de trouver un air «fatigué » aux grandes laitières. Chez nous, je n'ai pas cette sensation quand je croise leur regard.

Il faut savoir qu’une super-laitière consomme 1,5 à 2 tonnes de concentrés par an, chez nous on navigue entre 100 et 500 kg par vache selon les années plus ou moins faciles. En 2006, à la reprise de la ferme, on était à 800-1000 kg par an. C’est une belle évolution.

En termes de production de lait, une exploitation bio comme la vôtre a-t-elle un fonctionnement particulier ?

OG : Aujourd’hui, et c’est assez récent, la production laitière d'une exploitation est  régulière sur toute l’année. Pour nous, c'est différent : Entre décembre et janvier on ne livre rien, en mars-avril-mai de très grandes quantités, puis celles-ci diminuent jusqu'à la fin de l'automne. On a la chance de pouvoir travailler ainsi, en bio, avec la Fromagerie des Reussilles juste à côté.

VP : Le paysan suisse est un éleveur dans l'âme. Le lait d'abord, puis la viande. Nous, on souhaite se concentrer sur un lait d'extrêmement bonne qualité. Nos vaches sont donc des moyens de production. Quitte à en choquer certains, on aime nos vaches, certes, mais on ne va pas sacrifier tout et n'importe quoi pour nos bêtes.

Pour autant, le fait de ne pas les pousser autant est une forme de grand respect de l'animal...

OG : Un vétérinaire expliquait récemment qu'une vache produisant 30 litres de lait par jour utilisait l'équivalent de 10 litres de lait pour le fonctionnement de son métabolisme. Pour un humain, cela représente l'équivalent d'un semi-marathon. Imaginez une bête produisant 60 litres de lait : elle fait son marathon au quotidien. Normal qu'elle soit fatiguée après 2-3 années d'existence.

Au niveau des pâturages, être en bio impose-t-il quelques aménagements ?

VP : Pas d'apports d'engrais chimiques, comme l'azote par exemple, ou d'autres intrants chimiques de synthèse. En revanche, on a le droit d'utiliser le purin et le fumier. Nous étions un peu inquiets lors de notre reconversion au bio, en 2012. Mais nous n'avons constaté aucun changement en matière de production fourragère. La gestion nécessite davantage de réactivité, notamment en ce qui concerne l'apport des engrais de ferme : il faut les épandre au moment opportun en fonction de la météo et de l'évolution de la pousse. La gestion du pâturage est primordiale.

Comment se passent les relations avec vos confrères agriculteurs de la région ?

OG : Il y ceux qui s'en fichent, ceux qui sont intéressés, ceux qui rigolent et ceux qui pensent que l'on est des extraterrestres.

VP : Nous partageons nos savoir-faire entre amis qui ont la même philosophie. Bon, ceux-ci ne sont pas forcément situés dans la ferme d'à-côté. Les plus proches se trouvent à Gampelen, puis il faut aller du côté des cantons de Fribourg ou de Lucerne, et même jusqu'en Bretagne, en Irlande ou en Grande-Bretagne. Cela détermine assez facilement nos destinations de vacances (rires) !

Comment voyez-vous l'évolution de votre exploitation, notamment en lien avec les changements climatiques ?

VP : Ce printemps, on a sorti les vaches la première fois le 13 mars, en gros un mois plus tôt que toutes les autres années jusqu'à présent. Il n'y a jamais d'année identique. Cela rend le métier intéressant, car il faut à chaque fois s'adapter aux situations. Il va nous falloir gérer des extrêmes toujours plus importants, que ce soit en matière de sécheresse, de précipitations ou de températures. Donc, notamment, mettre du fourrage de côté pour pallier aux manques ponctuels.

OG : L'agroforesterie (planter des arbres dans les cultures, vergers, bois précieux, etc., ndlr) nous intéresse beaucoup, car c'est l'arbre qui créée le sol. Créer des structures intelligentes, des haies ou des allées d'arbres, pour favoriser davantage encore la biodiversité qui sera de toute façon profitable à l'exploitation. Voilà l'une des pistes qui nous tente, aussi pour mieux résister aux changements qui vont s'accroître, dans les années à venir.

Souhaitez-vous agrandir votre exploitation ?

OG : C'est un peu le cliché : le paysan qui veut une exploitation toujours plus grosse. De notre côté, avec une trentaine de vache pour autant d'hectares - ce qui représente une exploitation moyenne à petite de nos jours - nous avons atteint ce qui nous convient. Nous externalisons certains travaux avec les grosses machines agricoles, comme l'épandage des engrais de ferme, la fauche, le bottelage, les transports, etc. Nous n'avons en notre possession que des machines de fenaison, le reste est délégué. Cela évite d'acheter des engins que l'on n’arriverait pas à rentabiliser.

VP : Nous pouvons travailler les deux sur l'exploitation, sans se tuer à la tâche, avec des horaires raisonnables, maximum 8h par jour. Nous ne souhaitons pas devenir des esclaves de notre exploitation et encore moins nous acheter du travail en nous agrandissant à tout prix ! Profiter de nos trois enfants, passer du temps avec eux, c’est bien plus important pour nous.

Une dernière question, la situation de la biodiversité en 2030 selon vous ?

VP : Nous avons aujourd'hui une consommation de luxe en termes de terrain. Au niveau de l'agriculture, si la Confédération maintient ses soutiens aux mesures en faveur de la biodiversité, via  certains paiements directs, on peut espérer une stabilisation voire une amélioration dans certains domaines. Mais sans prise de conscience massive de la population, on se limitera au minimum syndical. Le futur de la biodiversité passe impérativement par des changements de consommation personnels.

OG : L'urbanisation qui bétonne à tout-va contraint l'agriculteur à intensifier sa production. En ce sens, je suis assez pessimiste en pensant que la biodiversité sera toujours plus menacée.

Propos recueillis par Nicolas Sauthier

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