Interview Thor Maeder et Fabien Vogelsperger

Thor Maeder et Fabien Vogelsperger, respectivement directeurs des Parcs du Doubs et de Chasseral, tirent le bilan du projet-pilote "Infrastructures écologiques", après deux ans d'activités intenses.

Copiloté par les Parcs Chasseral et du Doubs, le projet Infrastructures écologiques a permis de réaliser un diagnostic abouti et concret de l’état de la biodiversité sur le territoire des deux Parcs. Un plan d’actions et de mesures pragmatiques découlent de ces deux années d'analyses. Un plan à destination des parcs naturels, des cantons et des communes qui souhaitent avoir une ligne directrice dans leurs actions en faveur de la biodiversité. Mais aussi un vaste document destiné à la Confédération, une sorte de catalogue de mesures prêtes à être menées sur le territoire national.

Les deux directeurs reviennent sur ce vaste projet qui a rassemblé une équipe de quatre personnes, des partenaires variés et a su mobiliser un grand nombre de bénévoles en 2016 et 2017.

Fabien Vogelsperger et Thor Maeder, pourquoi avoir choisi de mener un projet commun entre le Parc Chasseral et le Parc du Doubs ?

Thor Maeder : Nous avons déjà un historique de projets communs et partageons un certain nombre de milieux communs, d’espèces cibles sur nos deux territoires. Cela faisait pleinement du sens au niveau biologique, mais aussi d’un point de vue efficient et financier. C’est une entreprise lourde que de réaliser un diagnostic global de la biodiversité, autant mutualiser les ressources.

Quel est le bilan des investigations menées par la cellule « IE » ?

Fabien Vogelsperger : Le territoire couvert par nos deux Parcs compte un certain nombre d’aires protégées, malheureusement la qualité en termes de biodiversité n’est pas toujours au rendez-vous. Il manque par endroit une gestion dynamique. Au niveau des surfaces, nous nous situons un peu en deça de l'objectif de la Confédération, qui se situe à au moins 17% de la surface consacrée à des « aires centrales », des aires strictement protégées par des bases légales.

Nous disposons aussi désormais d’un diagnostic des « aires de mise en réseau ». Ce sont elles qui font le lien entre les aires centrales pour permettre la dispersion des espèces, c’est le cœur-même de l’appellation un peu technocratique d’«infrastructures écologiques ».

Grâce au travail mené durant ces deux années, nous possédons à présent un diagnostic de l’existant, des éléments qui pourraient être améliorés et des zones où les efforts doivent être concentrés pour ne plus avancer à l’aveugle. Nous disposons aussi d’une vision plus globale au niveau des milieux, et pas seulement au niveau d’une espèce bien précise. C’est nouveau et très précieux.

 TM : Ce projet pilote était avant tout un effort de diagnostic pour ensuite développer toute une série de mesures et les hiérarchiser. Dans le même temps, plusieurs chantiers ont été lancés.

Lesquels d’entre eux ont été les plus marquants, selon vous ?

TM : Tout le travail effectué autour des sources, de par leur caractère symbolique et mystérieux, mais aussi parce que peu de gens connaissent ce milieu. Ces zones, peu inventoriées, sont nombreuses, et des espèces aux noms les plus bizarres les uns que les autres y vivent. Par ailleurs, la « chasse aux sources » a mobilisé de nombreux bénévoles (ndlr : plus de quarante-cinq ont été formés et une quizaine sont actifs) qui souhaitent pérenniser le travail entamé. C’est très encourageant de voir une mobilisation pareille au niveau citoyen.

FV : Tous ces projets étaient entre autres destinés à intéresser les gens à la biodiversité, à rendre plus concrète cette notion parfois abstraite ou conceptuelle. Ils ont servi à communiquer autour d'IE, le rapport technique auquel nous avons abouti étant d’une grande complexité. Par exemple, au travers du chantier hirondelles, un réseau s’est mis en place avec des individus possédant des connaissances précises et qui les partagent entre eux, qu’ils soient ornithologues chevronnés ou simples amateurs. C’est la même chose avec le chantier sur les chauves-souris. Avant l’Infrastructure écologique, il n’y avait pas d’échanges ou d’approches systématiques, c’est nouveau et très dynamique.

 Quel est l’avenir des projets initiés pendant ces deux dernières années ?

TM : L’IE va continuer au travers de quatre grands axes. Premièrement, l’accompagnement par le conseil aux communes qui veulent agir en matière de protection de la nature, de l’ordre de tout ce qui est de la « nature en ville ». Deuxièmement, les chantiers plus spécifiques menés pendant la période du projet vont continuer : sources, hirondelles, chauves-souris, notamment. Troisièmement il sera proposé aux forestiers de prendre davantage en compte les îlots de bois morts. Enfin, quatrième point, un accompagnement dans la gestion des talus - des milieux très intéressants -, va être activé en collaboration avec les ponts et chaussées et les CJ.

Quelle a été la plus-value apportée par ce projet par rapport aux actions courantes des parcs ?

FV : Dès que nous initions des projets en communs, nous nous parlons, nous apprenons à travailler ensemble, nous pouvons comparer les situations, voilà une première plus-value pour les Parcs eux-mêmes. Un diagnostic partagé permet aussi de réunir plus de moyens financiers et humains, avec une connotation plus forte que si nous étions isolés. Ces atouts valent d’ailleurs pour toute la région, car nous disposons aujourd’hui d’un outil permettant d’orienter les stratégies et les actions dans le domaine de la nature avec des lignes directrices précises.

Si c’était à refaire ?

FV : Je pense que nous le referions. Nous aurions peut-être revendiqué plus de temps auprès de la Confédération, qui nous a attribué le mandat, car la pression au niveau des délais de restitution du diagnostic a été énorme. L’enjeu pour la suite est de s’imprégner des nombreux résultats obtenus. Cela demande un temps de maturation que nous n’avons hélas pas à notre disposition aujourd’hui.

 TM : Les financements sont toujours problématiques. On constate la volonté de la Confédération et des cantons de faire bouger les choses au niveau de la biodiversité. Mais le signal est bien moins marqué au niveau politique. C’est regrettable. Les communes de Tramelan et du Noirmont ont manifesté leur intérêt et sont prêt à mobiliser des moyens, mais ceux-ci resteront relativement faibles. Il y a une urgence à ce que les mesures préconisées par les conclusions de la cellule Infrastructures écologiques prennent de l’ampleur si nous voulons qu’elles contribuent à freiner l’érosion et à maintenir la biodiversité.

La biodiversité, au final, cela veut dire quoi pour vous ?

FV : C’est un environnement naturel de qualité. Nous pensons souvent, quand on voit du vert, qu’il s’agit d’un environnement naturel de qualité, mais la nature est plus exigeante, elle a besoin d’un minimum de désordre pour être présente.

 Comment intégrez-vous sa préservation dans votre vie de tous les jours ?

TM : Avec mes enfants, en passant beaucoup de temps dehors pour développer leur curiosité. Observer, sentir, goûter, écouter et finalement s’émerveiller. C’est peut-être un peu fleur bleue mais le respect de la vie, de sa profondeur et de sa diversité est essentiel. C’est encore plus important aujourd’hui car nous vivons souvent retirés de la nature.

FV : C’est ce que nous faisons avec Graines de chercheurs, un autre programme commun d’éducation à l’environnement dans les écoles, qui va prolonger ce que les parents peuvent faire seuls à la maison. C’est important de rendre les enfants attentifs qu’ils sont dans un milieu fini et qu’il faut en prendre soin.

Propos recueillis par Fanny Desfray

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