Interview Sarah Gerster

Elle a attrapé le virus abeille à l’âge de sept ans, lorsque d’autres commençaient à lire des Tintin. A la tête, avec sa mère, de 35 colonies, elle préside aujourd'hui la Société d'apiculture des Franches-Montagnes. Rencontre avec une butineuse de vie.

Le virus abeille, elle l’a attrapé à l’âge de sept ans. Lorsque d’autres commençaient à lire des Tintin, Sarah Gerster a choisi de suivre sa maman qui démarrait dans l’apiculture. Depuis, sa passion des hyménoptères ne l’a pas lâchée. Alors aux études à Zurich, dans le domaine des Sciences assistées par ordinateur, elle décide de s'impliquer davantage dans le travail au rucher, histoire de sortir le nez de ses bouquins. De dix, le nombre est aujourd’hui passé à 35 ruches. Sans compter les jeunes colonies destinées à compléter les pertes hivernales ni l’élevage de reines. Une passion qui, à la belle saison, occupe la statisticienne du Fonds national suisse pour la Recherche quelque trois jours par semaine. De quoi encore lui laisser le temps d’occuper un poste de conseillère communale et de faire un peu de bénévolat au Magasin du Monde de Saignelégier. Rencontre avec une butineuse de vie.

Que représente l’apiculture pour vous ?

Une bouffée d’oxygène et beaucoup de plénitude. Malgré les travaux parfois très physiques, comme le traitement chimique des colonies ou les lourds cadres à manœuvrer, j’ai l’impression que cela me donne davantage d’énergie que cela m’en prend. Il ne faut pas mesurer son temps : on compte généralement 200 heures de travail pour dix colonies. Et tout dépend des travaux que l’on fait soi-même ou non, comme le conditionnement de la cire ou l’élevage de reines. En été je suis au rucher trois jours par semaine. Heureusement, ma mère et moi bénéficions de l’aide des autres membres de la famille et de mon ami.

Votre passion se nourrit-elle principalement de miel ?

Surtout de ma fascination pour les abeilles elles-mêmes. Ouvrir une ruche et apprécier le bourdonnement des hyménoptères, le fonctionnement de la colonie, la propre biologie de l’insecte et son rôle dans l’écologie globale, voilà qui me transporte complétement. Je nourris bien entendu un fort intérêt pour le miel et la cire, deux produits nobles et magnifiques. Mais c’est l’insecte lui-même qui m’intéresse le plus.

Comment se porte la Société d’apiculture franc-montagnarde, que vous présidez ?

Plutôt bien. Il y a trois sections dans le Jura, réparties par district, qui comptent en tout quelques 300 membres. La section franc-montagnarde en compte entre 70 et 75. Et quelque 80% des apiculteurs sont affiliés. Le chiffre évolue relativement peu. Dans l’idéal, lorsque les anciens arrêtent leur activité, de nouveaux « jeunes » devraient pouvoir reprendre les ruchers, ce qui se fait la plupart du temps. Je mets d’ailleurs le mot « jeune » entre guillemets car il s’agit parfois aussi de personnes arrivant à proximité de l’âge de la retraite qui se lancent dans l’apiculture. C’est une passion chronophage.

Quelles sont les qualités requises pour être un bon apiculteur ?

Il faut rester calme, même avec des abeilles qui volent tout autour de vous. Ce n’est pas inné. Accepter l’abeille sur sa main et ne pas réagir par une contraction musculaire ou un lâcher de phéromone, afin d’éviter qu’elle pique, voilà quelque chose qui s’apprend avec le temps. Et parfois pas. Les abeilles sont très réceptives à nos crispations. Certaines colonies sont d’ailleurs plus nerveuses et agressives que d’autres. Une colonie douce est plus facile à manœuvrer. La météo joue un grand rôle dans l’excitation : un orage ou la bise qui se lève, et voilà l’humeur de la colonie qui change.

La situation des abeilles semble inquiétante. Comment se portent-elles aujourd’hui ?

Pour l'abeille mellifère, la situation n’est pas si mauvaise que ça. On lit sans arrêt que les abeilles sont en grand déclin. Il semblerait, et c’est tant mieux, que ce soit incorrect. J’étais à une conférence internationale sur l’apiculture l’an dernier. Les experts s’entendaient pour dire que l’abeille mellifère n’est pas en déclin. Les efforts pour maintenir les populations doivent être toujours plus importants, c’est un fait, mais scientifiquement il n’y pas péril en la demeure. Ceci dit, la situation dans certains endroits précis du monde est malgré tout dramatique.

Et dans la région, notamment les Franches-Montagnes, quelle est la situation ?

On a plutôt de la chance. Il n’y a quasiment pas de monoculture, beaucoup de surfaces ne sont pas traitées par pesticides de par l’étendue des forêts ou des pâturages boisés, et l’on dispose proportionnellement d’un assez grand nombre d’exploitations bio. A mon avis, on se trouve dans un endroit idéal pour pratiquer l’apiculture. Les statistiques  semblent indiquerdes pertes en abeilles inférieures dans les Franches-Montagnes que chez nos collègues d’Ajoie ou de Delémont. Il est toutefois difficile de dire à quoi c’est dû. Moins de monoculture ou de pesticides ? Des hivers moins humides et plus rudes faisant baisser les taux de parasites?

Les menaces restent toutefois bien réelles…

De grandes pertes sont dues au varroa, et la crainte est toujours plus marquée face au frelon asiatique ou au petit coléoptère des ruches.… De plus en plus de prédateurs  mettent en péril nos colonies. On perd entre 10 et 20% de nos abeilles chaque hiver. Sans compter les éléments liés à l’agriculture intensive qui, entre autres causes, engendrent une nourriture insuffisamment variée pour que les abeilles puissent se protéger seules contre les maladies et les prédateurs.

Au quotidien, comment favoriser les abeilles ?

En plaçant tout simplement des plantes mellifères dans son jardin ou sur son balcon, placer des coupelles d’eau, car les abeilles en ont besoin pour élever leur couvain et climatiser la ruche, et faire attention aux produits que l’on gicle sur ses plantes. Un produit phytosanitaire est-il indispensable ou peut-on ôter les nuisibles à la main ? Toujours bien lire l’étiquetage des produits : il est normalement indiqué si le produit est néfaste ou non aux abeilles.
Dans un cadre plus large, les subventions agricoles pour les fauches tardives ou les bandes herbeuses ont été mises en place. De nouvelles mesures en faveur des abeilles mellifères et sauvages devraient être testées dans les cantons du Jura et de Vaud. . L’ensemble de ces mesures montrent à mon avis la bonne direction à prendre.

Multiplier les ruchers pourrait-il aussi être une solution ?

Cela fait débat. Certains stigmatisent un trop grand nombre d’apiculteurs par endroits. On pointe alors du doigt un nivellement vers le bas dans la formation des apiculteurs qui, s’ils traitent mal leurs colonies, peuvent induire des problèmes dans toute une région, avec une prolifération du varroa ou de maladies. Cela peut créer de grands déséquilibres entre ruchers. Alors, pour répondre à la question : contrairement à d’autres régions, je ne pense pas que les Franches-Montagnes soient saturées de ruchers. Il faut que les personnes qui débutent se prennent le temps de se former et soient consciente du temps nécessaire pour s’occuper avec soin de leurs ruches. La formation en Suisse et dans nos régions est à mon avis de très bonne qualité.

Comment le petit monde apicole est-il en train d’évoluer ?

Il y a de plus en plus de femmes dans le milieu. Elles ont toujours été présentes en tant qu’auxiliaires, mais elles sont plus nombreuses aujourd’hui à posséder leurs propres ruchers. Par ailleurs, les femmes s’investissent beaucoup dans les sociétés. La présidente de la Fédération jurassienne est une femme (Isabelle Queloz), trois inspecteurs régionaux des ruchers sur quatre sont des femmes, Emmanuelle Frésard est conseillère apicole et je suis moi-même monitrice-éleveuse aux Franches-Montagnes. Les jeunes sont toujours plus nombreux également, même si la majorité reste dans les 55 ans et plus, essentiellement pour des questions de temps à disposition. Mais renouvellement il y a, c’est un milieu assez dynamique. Dans les Franches-Montagnes, peu de ruchers sont inoccupés.

La biodiversité, cela veut dire quoi pour vous ?

Un équilibre local. Une grande variété de plantes, d’insectes, d’animaux appropriés à un certain milieu. C’est un cadre dans lequel les plantes indigènes trouvent leur place et accueillent papillons, insectes et autres animaux qui leurs sont liés.

Comment intégrez-vous sa préservation dans votre vie de tous les jours ?

J’essaie de limiter les déplacements voiture et de favoriser au maximum les transports publics. Je me rends à Berne en train depuis Saignelégier, par exemple. Je tente aussi de consommer en toute conscience, d’analyser le bilan écologique des produits que j’achète. Pour les voyages, j’essaie aussi de faire le plus possible en train, mais est-ce toujours plus écologique ? Rien que le fait de voyager n’est pas écologique. Bon, le week-end à Berlin avec la compagnie aérienne orange, j’essaie d’éviter. Mais on a tous nos contradictions : lorsque mon ami travaillait aux Etats-Unis, j’allais quand même le voir deux fois par année en avion…

Votre vision de la biodiversité d’ici à 2030 ?

Cela dépend beaucoup des endroits. J’imagine que chez nous, aux Franches-Montagnes, la situation va rester plus ou moins stable. J’espère que les régions à culture intensive verront leur situation s’améliorer par les différentes mesures adoptées depuis quelques années.  L’évolution climatique va jouer un rôle déterminant. Les niches de certaines espèces vont se déplacer, en laissant sans doute en apparaître d’autres. La question principale reste celle-ci : que fait-on ou va-t-on faire pour notre propre survie ? Notre impact, sur l’histoire et l’évolution de la nature, n’aura été que minime et finalement très limité dans le temps.

Propos recueillis par Nicolas Sauthier

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