Interview Sandro Marcacci

Prof de français et de philo, le photographe Sandro Marcacci traque les Ephémères, Plécoptères et Trichoptères dans le cadre d’Aqualogue, un projet naturaliste au long cours.

Prof de français et de philo au lycée Blaise-Cendrars de La Chaux-de-Fonds, écrivain, humaniste et photographe, Sandro Marcacci est un passionné des milieux aquatiques et des sources en particulier. Avec le biologiste neuchâtelois Pascal Stucki, il traque les Ephémères, Plécoptères et Trichoptères dans le cadre d’Aqualogue, un projet naturaliste dont l’objectif est de cataloguer les quelque 500 espèces connues en Suisse afin de pouvoir créer une clé de détermination visuelle, inexistante de nos jours. Les pieds sur terre – même s’il les a souvent dans l’eau –, le Neuchâtelois évoque sa passion et sa vision de la biodiversité.

Sandro Marcacci, d’où vient votre passion pour les milieux aquatiques ?

Après un bac scientifique puis des études de lettres, j’enseigne depuis près de 25 ans des branches littéraires. Voici une dizaine d’années, j’ai eu envie, parallèlement à mon enseignement et à la création, de revenir à la biologie, et la photographie m’a paru alors un bon moyen. Je souhaitais partir sur le terrain comme le faisaient Linné ou Fabre au XVIIIe et XIXe siècles, rechercher des espèces en pleine nature. Ce qui m’intéresse, c’est  retrouver la biologie dans la plus belle image que l’on peut avoir d’elle, son côté exclusivement naturaliste. Ressentir la sensibilité du terrain et les milieux qui le composent, s’habituer à les appréhender afin de connaître au mieux les espèces qui y vivent. Voilà toute la spécificité du naturaliste. Au niveau photo, j’ai donc commencé par les papillons, les libellules, puis j’ai démarré sur les Ephémères, Trichoptères et Plécoptères avec le projet Aqualogue. Et depuis huit bonnes années, cette passion des EPT m’anime.

Comment est né le projet Aqualogue ?

Tout est parti d’un défi lancé par Pascal Stucki il y a une dizaine d’années. Cet ami biologiste, grand spécialiste des milieux aquatiques, souhaitait illustrer ses travaux de recherches sur les Trichoptères notamment. Il n’existe en effet aujourd’hui encore aucune clé de détermination visuelle pour les adultes de ces espèces. Impossible de les déterminer à l’œil nu. La seule façon de le faire est de capturer des individus et de les identifier en labo. Le challenge était assez complexe. Il implique de photographier l’individu sur le terrain puis de capturer la bestiole avant qu’elle ne s’envole. Au retour à la maison, les photos sont codées et les insectes capturés sont envoyés pour identification. Une fois celle-ci effectuée, le code de l’image est complété avec le nom de l’espèce pour constituer au final le catalogue images. Il s’agit d’un processus lent, une accumulation au fil du temps. Et c’est un peu le syndrome Panini : au début on avance rapidement, avec beaucoup de nouvelles espèces, puis on tombe de plus en plus souvent sur des espèces déjà identifiées.

Quels sont les objectifs de ce projet pharaonique ?

Le but premier était de sortir des bonnes photos sur ces trois groupes pour lesquels on ne disposait, en 2008, d’aucune bonne image. Ces groupes sont certes connus des spécialistes, mais les prélèvements sont faits essentiellement sur les larves, peu sur les adultes. Et c’est sur cette base-là que l’on fait les inventaires. Au niveau adulte, il n’existait encore aucune photo déterminée à l’espèce, et encore moins de bonne qualité.
Au niveau scientifique, le rêve serait de monter un catalogue exhaustif des 500 espèces répertoriées en Suisse pour ces trois groupes. Aujourd’hui, on doit en être à quelque 180 espèces. Il y a encore du boulot, et c’est un travail qui dépasse le cadre d’une vie. A vue d’homme, c’est une utopie d’imaginer parvenir au catalogue complet. Si on pouvait déjà arriver à la moitié, ce serait formidable.


Pourquoi passer par la photo pour créer ce catalogue ?

Tout simplement parce que c’est le seul moyen de conserver tous les critères d’identification visuelles. Car après capture et passage dans l’alcool de conservation, les Éphémères et leurs congénères perdent leurs couleurs. Les Trichoptères voient leurs poils s’affaisser. Toutes les bestioles deviennent brun-gris. On ne voit plus rien. La photo permet de conserver tous ces éléments, essentiels pour développer une clé de détermination visuelle. On dispose aujourd’hui de 4000 photos de qualité « expo ».

Comment cela se passe-t-il sur le terrain ?

Les pieds dans l’eau, dans le courant parfois assez fort si l’on est en eaux vives, on travaille avec tout le matériel sur soi. L’appareil est préréglé et, une fois la bestiole repérée, il faut aller très vite. Ensuite, et c’est là tout l’enjeu de la belle photo, il faut disposer d’une bonne luminosité, d’un bon fond d’image, d’une composition artistique. Enfin, une fois les photos prises, il est indispensable de capturer l’individu et pas celui d’à côté : il pourrait s’agir d’une autre espèce ! En une session de travail, on prélève peut-être dix ou douze individus. Nettement moins que sur un pare-brise de voiture pour un trajet de quelques dizaines de kilomètres…

Peut-on dire que vous êtes un véritable précurseur ?

Je n’aime pas trop ce terme. Toutefois, quand on a commencé, le conservateur du Musée de Zoologie à Lausanne, Michel Sartori, le spécialiste mondial des éphémères, ne croyait pas au projet. Après 2 ou 3 ans, il a reconnu n’avoir jamais vu ça. Ce qui est original, c’est ce catalogue photo de l’insecte dans son milieu, hors-labo, et qui implique que le même individu photographié se retrouve ensuite en collection au musée. Cette approche, effectivement, est unique, tant dans son concept initial que dans son ampleur actuelle.

Votre intérêt dépasse le seul attrait des insectes …

Derrière ce premier intérêt scientifique porté sur les espèces, il y a bien évidemment celui porté sur les milieux, sur les sources elles-mêmes. Les trois groupes sur lesquels nous travaillons sont des super bio-indicateurs. Plus on connaîtra ces espèces, plus on sera à même de comprendre les milieux concernés, et donc de les protéger. A titre d’exemple, je peux parfois trouver une espèce sur une portion de rivière de 10 mètres de long. Elle ne sera ni en amont, ni en aval, uniquement à cet endroit précis. Une microvariation de la qualité de l’eau, de sa température ou de l’environnement floral ou arboricole peut être déterminante. Observer et comprendre ces minuscules variations permet évidemment de mieux protéger les milieux.

Quel est l’impact des changements climatiques ?

On constate des disparitions d’espèces mais aussi passablement d’apparitions, des espèces qui n’ont jamais été vues en Suisse, notamment certaines qui viennent du Sud et remontent jusque chez nous. Il y a 3 ou 4 ans, je voyais des espèces dans la Drôme que l’on n’avait jamais observées ici. Deux ans plus tard, les premiers individus étaient aperçus dans nos régions.

Vous avez monté une quinzaine d’expos, dont une dernière très conséquente au Palais de Rumine de Lausanne en 2015 et 2016. Un moyen de sensibiliser le public à cette thématique ?

Une Éphémère, avec ses magnifiques couleurs, c’est aussi beau qu’un papillon ! Ces expos permettent effectivement de déciller les yeux et de mieux comprendre ce que l’on entend par biodiversité et protection des sources. Lorsque l’on voit les gens, les familles, s’émerveiller devant ces images, on se dit qu’une partie du but est déjà atteinte. Je peux vous garantir qu’en ressortant des expos, on n’écrase plus ces bestioles sur sa manche avec la même désinvolture (rires) !

Que constatez-vous sur le terrain au niveau de la biodiversité ?

Il est indéniable que l’on constate sur le terrain une diminution des espèces, du moins du nombre d’individus. Le grand public est sensibilisé par la disparition des abeilles, mais tous les insectes sont concernés. On le voit très clairement, notamment sur le Doubs. Des Plécoptères, comme certaines grandes perles, ont quasiment disparu. Les sorties massives de millions d’Éphémères, par nuages entiers, ne surviennent plus, alors que l’on admirait de telles émergences il y a 50 ans encore. Dans le même temps, on observe l’arrivée de nouvelles espèces, auxquelles s’ajoutent toutes les espèces que l’on ne connaît pas encore aujourd’hui.

Et votre vision de philosophe ?

On porte toujours un regard humain sur la problématique. La nature est conceptualisée par l’Homme, mais cela n’a rien à voir avec ce qu’est la nature en elle-même. Un exemple : vouloir préserver un pâturage boisé, c’est très bien. Mais un pâturage boisé n’est toujours, à l’origine, qu’un terrain défriché et façonné par l’homme. Il est ensuite conceptualisé comme milieu naturel. Poser un regard de scientifique relativiste ou de philosophe, c’est énoncer un discours que l’on ne devrait pas tenir aujourd’hui: « De toute façon, la nature s’en remettra ». Certes, elle s’en remettra, mais certainement sans notre aide.

 Selon vous, la nature n’est donc pas menacée ?

Bien sûr que non, à aucun moment elle n’est mise en péril, car la nature est ce qu’elle est. Un autre exemple : prenons la radioactivité, qui est tout à fait naturelle. Si une augmentation de radioactivité ponctuelle engendre des mutations, des disparitions ou l’apparition d’espèces avec des tares, on se trouve dans des mécanismes purement naturels et de vrais processus de vie. C’est donc uniquement à l’échelle humaine que l’on parle de problèmes de contamination et de biodiversité. Et toujours avec un moralisme, voire une sensiblerie humaine. Mais j’insiste, ce ne sont pas des choses à dire aujourd’hui, car si ce point de vue relativiste est tout à fait réaliste, il peut facilement être mal interprété et devenir une excuse pour rouler sans mauvaise conscience en 4x4.

Et l’Homme dans tout ça ?

C’est bien là que réside le problème. C’est lui qui est menacé. La question de notre descendance, de notre survie – comme manger tous les jours – est clairement posée. Dans quel monde vivront nos enfants ? Voilà la seule question qui se pose à hauteur d’homme. Si les abeilles disparaissent, on devine bien les impacts humains qui vont survenir. En revanche, impossible de prédire quels bouleversements à l’échelle de la planète vont se produire. Ils seront conséquents et aboutiront certainement à des modifications majeures. Mais la Terre, avec ou sans hommes, sera  tout autant naturelle que la Terre d’aujourd’hui.

Propos recueillis par Nicolas Sauthier

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