Interview Luc Maillard

Luc Maillard est entré en forêt comme on entre en religion. Son père l’y a emmené depuis tout gosse, et il n’en est sorti qu'après 35 ans de foresterie. Interview d'un passionné, jeune retraité mais toujours homme des bois.

Luc Maillard est entré en forêt comme on entre en religion. Son père l’y a emmené depuis tout gosse, et il n’en est sorti que pour un début d’apprentissage dans les cuisines d’un restaurant des hauts de Lausanne. L’aventure aux fourneaux ne fera pas long feu, le jeune homme revient aux Genevez. C’est le retour aux racines, celles qui se perdent profondément en terre, laissant monter vers le ciel les cimes des hêtres ou des sapins. Et aux racines familiales, notamment celles de son arrière-grand-père, lui-même garde forestier, dont le diplôme de 1868 figure en bonne place dans le bureau du jeune retraité. Rencontre avec un passionné qui a consacré 35 ans de sa vie à l’entretien des forêts de Lajoux, des Genevez, de Monfaucon, de Saint-Brais et du Syndicat GLM (Lajoux, Les Genevez, Monfaucon).

Entre vos premiers pas de professionnel de la forêt et aujourd’hui, les changements dans la gestion forestière ont-ils été importants ?

Oui, énormes. Au début, en tant que gardes forestiers, on était considérés comme des ouvriers forestiers avec une tronçonneuse, une serpe ou une pelle. D’accord, c’était très bien, on gagnait notre vie. Mais ce n’est pas ce pour quoi nous avions été formés. Il y avait un immense décalage entre notre formation et la réalité du terrain. On apprenait à l’école de garde forestier à avoir des responsabilités, à gérer les forêts, et lorsque l’on arrivait au travail, on nous payait pour cet important niveau de formation, alors que nous faisions un travail d’ouvrier. Heureusement, la situation a évolué.

Et quelles différences observez-vous au niveau de la sylviculture à proprement parler ?

A cette époque – je parle de la fin des années 1990, on détestait les vides en forêt. Un vide, c’était quasi une faute professionnelle. Il fallait replanter. Et si on replantait, il fallait replanter de l’épicéa, car c’était ça qui rapportait de l’argent ! Et même s’il fallait 100 ou 150 ans pour que l’arbre soit exploitable, le credo était clair : ce qui paie aujourd’hui, paiera demain ! Et moi, j’ai fait des bêtises, car j’ai obéis. Avec toutefois quelques libertés, comme la commande, en plus des 5000 épicéas imposée par mon employeur, de 50 érables sycomores, qui se comportent si bien à cette altitude. Je voulais varier un peu… Lorsque la commune a reçu la facture, j’ai carrément été convoqué par le Conseil communal pour expliquer cette commande librement ajoutée. Aujourd’hui, une telle histoire peut paraître exagérée, mais à l’époque, c’était inimaginable de faire de telles fantaisies écologistes. Mais bon, je les ai plantés quand même. Aujourd’hui, et depuis une bonne quinzaine d’années, les communes ont compris qu’elles pouvaient faire confiance aux professionnels bien formés qu’elles engagent.

Quelle évolution constatez-vous au niveau de la formation ?

Les gardes forestiers d’aujourd’hui sont nettement mieux formés en matière de communication. A l’époque, l’enseignement portait très peu sur ce sujet. Soit on était naturellement un bon communicateur, soit on ne l’était pas. Aujourd’hui, cela s’apprend et se travaille, car le rôle que joue le garde forestier en matière d’information, auprès du public de tous les âges est primordial. On casse beaucoup de préjugés sur l’entretien et la gestion des forêts en effectuant des sorties de terrain avec des élèves, des adultes ou des responsables communaux.

Un garde forestier peut-il poser sa touche personnelle sur la forêt dont il s’occupe ?

Je pense que oui. Les différences seront visibles dans le rajeunissement de la forêt, par exemple, ou dans le marquage de coupes. Certains gardes sont plus « violents », dans le sens qu’ils décident de couper systématiquement ce qui est vieux. D’autres laissent davantage de bois d’âges différents coexister. Suite à cette vision à long terme de l’évolution de la forêt, on peut observer et sentir des différences entre gardes forestiers. Notre rôle est d’observer la forêt évoluer et d’imaginer ce qu’elle pourrait devenir en fonction de nos interventions. C’est pour cela que je préconise l'excursion aux forestiers : il faut se promener, arpenter de long en large sa forêt pour la sentir vivre et saisir ce qu’il y a de mieux pour elle. C’est lors de ces sorties que le forestier observe le résultat de ses vues d’avenir, et qu’il décide s’il y a mieux à faire ou si tout réagit au mieux.

Vous entretenez un grand jardin…

Bien sûr, mais un jardin qui vit 100 ans, bien au-delà de notre propre espérance de vie professionnelle, et un jardin qui évolue très lentement. Les arbres plantés au début de ma carrière ont aujourd’hui 20 centimètres de diamètre. Ce n’est pas bien gros ! Et certains de ces sapins sont nés des graines que j’ai récoltées, séchées, puis semées, un peu à la manière d’un jardinier qui produit ses semences. C’est un rajeunissement « naturel » de la forêt, avec l’aide du sylviculteur.

Y a-t-il une différence de gestion des forêts selon les cantons ?

Assurément. Le canton du Jura, par exemple, est assez carré, un peu plus brusque en pratiquant des coupes sévères. Le canton de Neuchâtel prône une sylviculture beaucoup plus douce. C’est la forêt jardinée par excellence. Pour réussir une telle forêt, il faut en tout cas 100 ou 150 ans. On ne crée pas une forêt jardinée en quelques années. Cela veut dire que ces choix de gestion ont été opérés par des ingénieurs forestiers du 19e siècle, avec une vraie philosophie de travail, respectée par toute la chaine des ouvriers intervenant en forêt. C’est-à-dire les apprentis, les bûcherons, les gardes forestiers et les ingénieurs. Aujourd’hui, on continue de travailler ainsi dans le Canton de Neuchâtel. Je crois malheureusement que dans les cantons alentour l’économie prend le pas sur ce système de gestion douce.

Comment avez-vous vécu le côté « policier » du garde forestier ?

C’est le côté le plus déplaisant du métier, mais il est important. Le garde forestier est d’ailleurs assermenté. Celui qui fait des coupes de bois, relativement importantes, sans autorisation, doit être dénoncé. Et cela m’est arrivé de devoir le faire et d’aller parfois jusqu’au tribunal. Ce n’est pas agréable mais cela fait partie de notre mission. Et c’est valable pour les forêts communales comme pour les forêts privées. Parfois, cela mène à des situations cocasses qui s’arrangent par une visite chez l’indélicat, comme chez cette personne qui était allée se servir d’un joli sapin de Noël et dont les traces dans la neige menaient tout droit à sa porte d’entrée… Sans aller jusqu’à la dénonciation dans un cas aussi  léger, je pense que certaines personnes ont compris que l’on ne peut pas outrepasser les lois.

Qu’a-t-on le droit de faire dans une forêt ?

Vous avez le droit de vous promener où vous voulez, cela s’appelle le libre-accès. Vous avez le droit de ramasser toutes les baies et les champignons que vous voulez, dans les limites de quantité fixées par le canton concerné. Vous pouvez ramasser des branches et du bois mort pour faire du feu sur une place officielle. Il est également possible de prendre une ou deux plantules de hêtre ou de sapin pour les replanter chez soi. Dans ce cas-là, le mieux est de demander l'autorisation au propriétaire de la forêt. C’est à peu près, tout mais c’est finalement déjà pas mal.

A 1000 mètres d’altitude, le métier est-il différent que sur le Plateau, 600 mètres plus bas ?

Oui. Le sol n’est pas le même. En altitude, les essences d’arbres sont moins variées, mais très intéressantes. On trouve majoritairement hêtre, sapin, érable sycomore, plane ou érable champêtre. L’épicéa se plaît bien à cette altitude, mais ce n’est pas son milieu d’origine. On trouve également le frêne dans les endroits un peu plus humides, il ne se porte hélas pas très bien. A titre personnel, le choix était vite fait : j’aime la fraicheur de l’altitude, les pâturages boisés à soigner sont un magnifique défi, et de plus, j’ai horreur des serpents. Ici, dans les Franches-Montagnes, pas de gros risque de marcher sur la queue d’une vipère !

La forêt d’aujourd’hui se porte-t-elle mieux qu’en 1980 ?

Scientifiquement, je ne vais rien affirmer. Selon ma propre appréciation, je dirais que oui. En 1980, on parlait de la mort des forêts. A l’époque, j’étais catastrophé. Si la forêt mourait, alors l’homme mourrait aussi. Des signes montraient un dépérissement notoire, les arbres étaient marqués par le vieillissement et l’acidification. Depuis, les forestiers ont fait les bons choix. C’est peut-être là que la brusquerie que j’ai évoquée plus tôt est apparue, mais c’était sans doute une brusquerie à juste titre. Les plus vieux arbres dépérissant ont été coupés, laissant la place aux jeunes végétaux, et depuis la forêt se porte mieux.

Comment les termes « biodiversité » et « écologie » sont-ils vécus par les forestiers ?

La thématique est prise en compte, à différents niveaux. Pour certains bûcherons, ou certains forestiers, un arbre attaqué par le pic est un arbre condamné, il faut le couper. Ces forestiers-là deviennent toutefois de plus en plus minoritaires, et la place laissée à la biodiversité est toujours plus importante. Je ne me souviens pas d’avoir eu ce genre de réflexion à l’époque de ma formation. C’est venu progressivement. Aujourd’hui, on aura plutôt tendance à conserver cet arbre. Les notions de « biodiversité » et d’ « écologie » apparaissent aujourd’hui systématiquement dans la formation des forestiers.

Comment voyez-vous l’état de la biodiversité aujourd’hui ?

En forêt, une zone qui représente le quart du territoire du pays, la situation n’est pas mauvaise, même si beaucoup de choses pourraient être améliorées. On essaie de maintenir un maximum de biodiversité, même si l’économie sylvicole et un rendement financier poussé au maximum placent souvent le forestier en porte-à-faux. Pour les trois quarts restants de la surface de la Suisse, il y a encore du travail pour améliorer la biodiversité. Et il n’est même pas nécessaire d’être un « écolo pur  sucre » pour le réaliser.

Propos recueillis par Nicolas Sauthier

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