Interview Emmanuel Contesse

Les aiguillages du projet Infrastructure écologique des Parcs Doubs et Chasseral, c’est lui qui en tient les commandes. Emmanuel Contesse a pris la responsabilité de cet important projet il y a un an.

Les aiguillages du projet Infrastructure écologique des Parcs Doubs et Chasseral, c’est lui qui en tient les commandes. Emmanuel Contesse a pris la responsabilité de cet important projet il y a un an. D’une durée éphémère, ce dernier s’arrêtera en effet à la fin de cette année. En bon chef de gare et de train, le Tramelot aura lancé la locomotive ouvrant la voie à 10 ou même 15 ans de mesures planifiées en faveur de la biodiversité de notre région. En milieu de mandat, Emmanuel Contesse fait le point sur le travail accompli jusqu’ici, les échéances à venir et sa vision de l’évolution de la biodiversité.

Emmanuel Contesse, qu’est-ce qui vous a amené à devenir chef de projet de l’Infrastructure écologique ?

 La logique et la passion: je travaille depuis de nombreuses années sur des projets traitant de la biodiversité. C’était pour moi un excellent défi à relever. L’ampleur de la tâche est conséquente. Le rythme est très soutenu, les attentes nombreuses et souvent conséquentes. On va tout faire pour répondre aux demandes. Le fait que le projet soit limité dans le temps m’a par ailleurs intéressé, avec l’avantage de ne pas avoir le temps de se remettre en question, d’éviter des phases d’hésitation parfois contre-productives ou conflictuelles entre les différents acteurs. On va poser une base scientifique axée sur les besoins que l’on aura définis. Ensuite, on aura 10 ou 15 ans pour mettre en œuvre concrètement les projets.

Qu’est-ce qui vous anime dans cette activité ?

Une nouvelle forme d’action pour favoriser la biodiversité. Depuis que je travaille en contact avec la nature (depuis 12 ans au sein du bureau Natura, aux Reussilles, ndlr), de nombreuses lois, règlements et ordonnances ont été édictées, mais les résultats ne sont pas là. La biodiversité diminue, malgré un arsenal de mesures qui pourtant, sur le papier, semblent efficaces. Tout le monde est sensible à la problématique, mais j’ai la sensation que l’on a toujours plus de peine à suivre la rigidité des lois et des ordonnances. En revanche, je sens qu’il y a de la place pour les initiatives participatives et individuelles. Ce projet permet de les développer, ou de les faire naître, qu’elles soient limitées à un individu ou à un organisme, une institution ou une commune. Je trouve cela nouveau et stimulant.

Depuis un an que votre petite équipe est en place, sentez-vous aujourd’hui un élan derrière le projet ?

Avec mes deux collègues, on a établi de nombreux contacts avec tous les milieux, agricoles, forestiers ou naturalistes, entre autres. Ceux-ci vont d’ailleurs être nettement amplifiés en 2017, c’est la deuxième phase du projet qui se met en place. Suite à ses premiers contacts, on ressent un intérêt fort, une curiosité. On nous rapporte certaines remarques, certaines critiques, des demandes de modification. C’est très positif. Cela montre que l’infrastructure écologique ne suscite pas l’indifférence et que l’on commence dans toute la région à s’impliquer dans les différents sujets traités.

Un exemple concret ?

Au titre des individus, la chasse aux sources, avec son lancement en octobre dernier. On pensait avoir 5-6 participants, une vingtaine sont venus, sur une base volontaire et bénévole. L’activité menée par l’institutrice Danie Perrinjaquet à Renan (voir son interview) ou le programme Graine de chercheur : je trouve tout cela réjouissant et très stimulant. Pour ce qui est des organismes ou des institutions, le mouvement va s’amorcer cette année.

Pensez-vous avoir touché tous les acteurs concernés ?

Le projet est piloté au niveau cantonal (Jura, Neuchâtel et Berne) et par les Parcs Chasseral et du Doubs. Les divers services cantonaux concernés par la biodiversité ont été intégrés dans divers ateliers afin, justement, de « penser à tout et à tous ». Toutefois, si d’aucuns devaient se sentir oubliés, ils peuvent bien entendu nous contacter via le site nature-doubs-chasseral.ch ou les Parcs régionaux.

Comment définir ce projet d’Infrastructure écologique ?

Dans un premier temps, il s’agit de poser l’état des lieux du fonctionnement des réseaux écologiques forestiers, en zone bâtie ou en zone agricole et identifier les problèmes et lacunes existants. Dans un deuxième temps, l’objectif est de définir un plan d’action, sur 10-15 ans, visant à renforcer l’existant, combler les lacunes avec différents types de mesures et d’instruments à mettre en œuvre.

Et attention, ce n’est pas notre mission de créer de nouvelles aires protégées, mais bien de mettre ces aires en réseau, de renforcer ce réseau et ses connexions. On peut imaginer ces aires comme autant de villages : notre rôle n’est pas de développer ou créer de nouvelles localités mais d’améliorer la connexion entre elles, à l’image de routes ou de chemins de fer. Le terme « infrastructure » vient probablement de là…

Concrètement, quel est votre travail au quotidien ?

Il se partage entre la coordination d’événements et la compilation de données. Pour les événements, comme la chasse aux sources l’automne dernier ou d’autres sur les hirondelles ou les chauves-souris à venir ce printemps, il faut planifier, organiser, mettre en place la logistique. Pour ce qui est des données, nous recevons et compilons les données produites par les différentes études lancées dans le but de produire la photographie de la biodiversité actuelle. Ces données permettront de définir notre plan d’actions à mener d’ici à 2030.  Cette partie a une vocation plus stratégique, l’autre plus pragmatique.

Que veut dire le terme biodiversité pour vous ?

C’est en même temps simple et compliqué. C’est la base de la vie. Mais c’est aussi l’impact de la diversité sur nos vies à nous, les rendant plus intéressantes, sur notre paysage, et sur la résistance que cela induit. Un paysage sera plus résistant aux catastrophes liées aux changements climatiques s’il est clairement biodiversifié. De même que les êtres vivants, dont l’Homme, seront plus résistants aux maladies et épidémies si une grande biodiversité subsiste dans l’environnement. Sur le plan de l’agriculture, l’impact est également conséquent : imaginez qu’il n’y ait plus qu’une seule sorte de blé. Le jour où un champignon le décime, que fait-on ? Si l’on en exploite dix variétés au contraire, il en restera toujours neuf pour se retourner.

Sur une échelle de 1 à 10 des termes les plus importants en ce début 2017, où situez-vous le mot « biodiversité » ?

Intuitivement, je dirais au milieu, à 5. Je pense que dans le contexte actuel il y a des problèmes bien plus importants à régler dans l’immédiat, comme des guerres ou des problématiques de migration de populations.

A titre personnel, comment préservez-vous cette biodiversité ?

Je suis, par exemple, plutôt un voyageur local qu’international. J’ai pris l’avion pour la dernière fois il y a quatre ans, pour une destination européenne. Et, compromis, nous avons fait le retour en train. J’essaie de pratiquer des loisirs ne nécessitant pas de grosses infrastructures construites dans le paysage. Mais, pour moi, le but n’est pas de culpabiliser ceux qui font autrement. L’important est que chacun soit conscient de l’impact direct ou indirect qu’il porte à l’environnement et qu’il puisse agir en conséquence, en paix avec sa conscience.

Que répondez-vous lorsque l’on vous dit que ces décisions ne sont que des gouttes d’eau dans l’océan, et que la situation globale ne changera pas ?

Eternel débat. La notion d’exemple est importante pour moi. Si personne ne fait rien, on n’arrivera effectivement à rien. Je pense aux avancées sociales du siècle dernier. Si personne de nos aïeuls ne s’était pas battu, il n’y aurait sans doute pas de congés payés aujourd’hui.

Votre vision de la biodiversité d’ici à 2030 ?

En étant optimiste, je vois une stabilisation de la situation, ce qui est déjà relativement ambitieux. De manière plus réaliste, ou pessimiste, j’imagine une polarisation encore grandissante entre une grosse diversification, avec des jardins partagés, du maraîchage collectif très diversifié ou toutes sortes d'autres formes d'exploitation variées et de petite ampleur sur certaines portions de territoire et une intensification de la production de ressources qui va se poursuivre au niveau mondial. Je doute par ailleurs que malgré tous nos efforts la Suisse devienne un îlot d’exemplarité en termes de biodiversité au niveau international. L’essentiel toutefois, vulgairement dit, est que l’on doit « se bouger » !

Propos recueillis par Nicolas Sauthier

Retour à l’aperçu
%general.share%

Partenaires

by moxi