Un souverain au trône menacé

Il est petit, se confond avec le lit de la rivière et est surnommé le roi du Doubs. C’est en tout cas dans ce cours d’eau que l’apron, un poisson de la taille d’une perche, a installé son trône et unique royaume.

Il est petit, se confond avec le lit de la rivière et est surnommé le roi du Doubs. C’est en tout cas dans ce cours d’eau que l’apron, un poisson de la taille d’une perche, a installé son trône et unique royaume, mais celui-là vacille depuis de nombreuses années. Lors du dernier monitoring effectué en 2016 sur les quinze kilomètres de rivière entre St-Ursanne et Soubey, seuls deux individus ont été recensés. Selon les estimations, une cinquantaine d’aprons devraient être présents dans cette portion du Doubs. Portrait d’une espèce en extinction.

Proche parent de la perche, l’apron partage avec elle la présence de petits aiguillons sur ses écailles, ce qui le rend râpeux au contact de la peau. Cette particularité explique son nom scientifique de Zingel asper, asper signifiant rugueux en latin. Pour d’aucuns, son surnom de « roi du Doubs » ne viendrait pas du tout d’une origine à sang bleu, mais dériverait en fait du patois « roy », qui veut dire rêche.

Ce petit poisson de 15 à 20 cm se nourrit de larves d’éphémères et de mouches. Ses nageoires ventrales, rigides, lui servent davantage de béquilles que d’appendices natatoires. Très discret, il a pour habitude de se tenir au fond de la rivière avec un leitmotiv : « pour vivre heureux, vivons cachés ».  

Pour échapper à ses prédateurs, il dispose de plusieurs cordes à son arc. D’abord, il est actif essentiellement la nuit et sa couleur brun-jaune est idéale pour se confondre avec les cailloux du fond de la rivière. Ses yeux placés sur le dessus de sa tête l’alertent des dangers venant du haut. Les trois barres noires obliques dessinées sur ses flancs ont une fonction de camouflage – comme les traits noirs du zèbre – et permettent d’induire en erreur les prédateurs. Ces barres sont comme une carte d’identité. Très différenciées selon les individus, elles permettent aux chercheurs de reconnaître chaque individu.

L’apron est endémique au bassin versant du Rhône : cela signifie qu’on ne le trouve nulle part ailleurs que dans les affluents du Rhône. Présent le long de 2200 km de rivières au début du 20ème siècle, il n’occupe aujourd’hui plus que 10% de ses anciens territoires, et uniquement dans quatre affluents : la Loue, la Durance, l’Ardèche et le Doubs, seule rivière sur ces quatre à couler en Suisse.

Le malheur de l’apron ? Mal supporter les eaux trop polluées. Espèce exigeante, elle est un excellent indicateur de la qualité des cours d’eau. Son verdict, hélas, est sans appel quant à la qualité des eaux dans lesquelles on le trouve encore. Et ce ne sont pas les quelque 1200 œufs que les femelles déposent dans les graviers du lit de la rivière en février-mars qui assureront la pérennité de l’espèce, car seuls très peu d’entre eux arriveront à l’âge adulte.

L’apron souffre des mêmes problèmes que de nombreuses autres espèces : son habitat trop fragmenté – notamment par les barrages – empêche les échanges entre les sous-populations. Les activités hydrauliques ont un impact très important. Les éclusées peuvent détruire les sites de pontes (frayères), faire dévaler les poissons ou les asphyxier s’ils se retrouvent bloqués dans des mares.

L’apron, classé comme espèce en danger critique d’extinction, fait désormais l’objet d’un plan d’action national comprenant un catalogue de mesures établi en 2015 par la Confédération en collaboration avec les cantons du Jura et de Neuchâtel.

L’avenir dira si ces mesures permettront le maintien ou non de l’apron dans le Doubs franco-suisse. Ce qui est sûr, c’est que toutes les actions entreprises en sa faveur seront bénéfiques aux autres espèces de poissons du Doubs et à la biodiversité de cette rivière en général.

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